Durant sept années (1939-1946), le football mondial resta en sommeil du fait des graves événements qui se déroulaient. La paix revenue, les dirigeants de la FIFA organisèrent le premier congrès de l’après-guerre. L’une des premières décisions fut de donner à la Coupe du monde le nom de Jules Rimet, président de la FIFA depuis 1919 (et jusqu’en 1949). Une autre de ses décisions, moins médiatique, mais plus terrible, fut la radiation de la Fédération Japonaise du Football pour le mauvais comportement du Japon durant la guerre. Cette décision empêcha la sélection japonaise de participer aux éliminatoires de la Coupe du monde 1950. De plus, sous la pression de l’Angleterre, pays organisateur des Jeux Olympiques de 1948, la participation du Japon et de l’Allemagne fut refusée pour ces mêmes raisons.

Du fait de sa radiation de la FIFA, l’équipe nationale Japon se vit interdire toute participation aux compétitions internationales. L’existence du football japonais devait donc se limiter à l’intérieur de ses frontières. Mais cela n’empêcha pas la fédération de reprendre rapidement ses activités et dès 1946, le Tournoi National de A shiki (A shiki zenkoku yûshô kyôgikai ア式全国優勝競技会) interrompu pendant cinq longues années, recommenca. Le développement du football allait cependant connaître un fort ralentissement du fait de la reconstruction d’après-guerre.

Les grandes entreprises n’étant pas assez aisées financièrement pour former leurs propres équipes, ce sont encore les étudiants qui vont rester, après-guerre, les principaux acteurs de ce jeu. Les équipes universitaires continuèrent à s’imposer jusqu’au début des années soixante lors du Tournoi National de A shiki, devenu depuis 1951, la « Coupe de l’Empereur ». La raison de cette suprématie des équipes étudiantes était assez simple. Une fois diplômés, la majorité des étudiants arrêtait le football pour rentrer dans la vie active. Les jeunes qui pouvaient encore jouer montrèrent avec des étudiants des équipes « provisoires » afin de participer à des compétitions comme la Coupe de l’Empereur, mais ils arrêtaient également leurs carrières autour de 25 ans. Or le football est un jeu qui réclame une « maturité » que l’on ne peut trouver que chez des joueurs ayant une longue expérience. Le fait que les joueurs ne pouvaient pas continuer plus longtemps leurs carrières était un véritable handicap pour le football japonais.

Le 03 avril 1947, se déroula au stade Meiji Jingû, la traditionnelle rencontre, née avant-guerre, opposant la sélection du Kantô à celle du Kansai [1] (Tôzai taikô 東西対抗). Mais cette rencontre ne fut pas ordinaire, car dans la tribune d’honneur se trouvaient deux spectateurs prestigieux : l’Empereur et le prince héritier. L’Empereur qui avait entamé, depuis le mois de février une grande tournée à travers le Japon, se rendit ici à sa première compétition sportive depuis la fin de la guerre, tenant à profiter de cette occasion pour montrer son soutien et ses encouragements aux jeunes japonais. Le fait que l’Empereur se rende à un match de football n’avait rien d’étonnant, car c’était un sport pratiqué et très apprécié par les jeunes lycéens et étudiants japonais. De plus, tout le monde gardait encore en tête le fameux « Miracle de Berlin » qui avait permis au Japon de sortir de l’anonymat sportif, en matière de sports collectifs.

Pour ce match, c’est le président de la Ligue du Kansai, Tanabe Gohei 田辺五兵衛, qui se chargea d’expliquer les règles du jeu à l’Empereur et au Prince héritier. Le match qui se solda par un résultat nul, deux buts partout, était lui aussi chargé de symboles. En effet, l’équipe du Kantô était formée exclusivement d’OB qui avaient fait l’âge d’or du football japonais d’avant-guerre en participant à des événements prestigieux comme les Jeux Olympiques de Berlin et les Jeux d’Extrême-Orient. En face, l’équipe du Kansai était elle, formée par des étudiants qui, après s’être enrôlés dans l’armée durant la guerre, étaient retournés ensuite à l’université. Un peu plus âgés que des étudiants ordinaires, ils allaient constituer la principale force du football du milieu des années vingt de l’ère Shôwa. A la fin de la rencontre, l’Empereur devait descendre de la tribune d’honneur pour saluer les joueurs des deux équipes, puis sortir du stade par le tunnel situé en dessous des tribunes. Mais après avoir passé en revue les joueurs, il s’arrêta brusquement, se tourna vers l’ensemble des joueurs et dit « Merci de nous avoir permis aujourd’hui d’assister à un si bon match. Dans ces temps d’après-guerre, le développement de l’esprit sportif est aussi important pour la reconstruction du Japon. Continuez comme ça. Merci encore pour aujourd’hui. »

L’Empereur quitta ensuite le stade, agitant son chapeau pour remercier les joueurs et le public qui le saluait au cri de « Vive l’Empereur ». Le prince héritier lui, se vit offrir un ballon de footbkall, quittant le stade en jouant à la balle. Ce match restera donc dans l’histoire comme un des matchs les plus symboliques du football japonais, car en plus d’être à l’origine de la Coupe de l’Empereur, il fut le théâtre d’un moment de communion très fort entre l’Empereur et le peuple japonais. Après ce match, et grâce aux bons offices de la cour impériale, le président de la Fédération Japonaise de Football, Takabashi Ryûtarô 高橋龍太郎 [2] ,fut invité le 2 juillet 1948 au palais impérial pour recevoir le trophée.La Coupe de l’Empereur qui fut décernée pour la première fois au vainqueur du match entre le Kantô et le Kansai, deviendra ensuite le trophée du « Tournoi National du Japon ». A partir de la 31ème édition (1951) de cette compétition, l’équipe championne se vit donc décerner ce trophée, ainsi que le droit d’arborer sur son maillot, pour une durée d’un an, l’écusson du vainqueur. Sur cet écusson, on retrouve le Yatagarasu, emblème de la fédération.

Si l’on regarde le palmarès de la Coupe de l’Empereur, on peut constater que la fédération fait remonter à 1921 la date du premier « Tournoi National du Japon ». Il a été décidé de donner une valeur rétroactive à ce trophée, ce qui permit aux vainqueurs de la compétition entre 1921 et 1950 d’entrer dans le palmarès de la Coupe de l’Empereur. Cette décision est assez compréhensible, car elle permit à la fédération et à l’ensemble du football japonais de montrer que l’histoire du football remonte, elle aussi, à une période très ancienne, comparable à celle des pays « berceaux du Football » de l’Europe. Cette décision a en outre permis à cette compétition de devenir la plus ancienne et la plus prestigieuse du football japonais en la « sacralisant » auprès des amateurs de football.

La liste des différents vainqueurs de cette compétition au fil des années reflètent d’une façon quasi-parfaite les forces footballistiques du moment. Comme nous l’avons vu, avant-guerre, ce sont les clubs d’universités, points de départ de l’essor du football japonais, qui monopolisèrent ce trophée. Après-guerre, on remarqua dès 1954, la présence du club d’entreprise Tôyô Kôgyô 東洋工業 en finale de la compétition, annonciatrice d’un tournant pour le football. En 1960, c’est le club d’entreprise de Furukawa Denkô 古河電工 qui remporta pour la première fois la compétition. Dès lors, les clubs d’universités ne parviendront à remporter le titre qu’à trois autres reprises (1961, 1962, 1967), faisant de Waseda la dernière université sacrée de cette compétition.

En 1966, un an après le début de la JSL (voir plus bas), il fut décidé que la compétition acceuillerait désormais les clubs de la JSL ainsi que 8 clubs universitaires (après éliminatoires).En 1969, il fut décidé que la finale de la Coupe de l’Empereur se déroulerait désormais le premier janvier de chaque année au stade national de Tôkyô. Cette décision avait pour but de donner à cette compétition un caractère plus festif, permettant d’accroître sa popularité auprès d’un plus large public. Cette finale est, depuis le 1er janvier 1970, retransmise tous les ans sur la NHK. En 1973, le tournoi accueille les équipes victorieuses des seize éliminatoires nationaux et les 8 équipes de JSL. Le nombre de partipants va passer de 75 en 1972 à 2800 en 1995.

Depuis le lancement de la J-League en 1993, le titre n’a plus échappé à une équipe du championnat professionnel japonais. En 1996, la fédération fêta ses 75 ans, et décida de réformer la Coupe de l’Empereur. Deux nouvelles mesures furent prises : l’abandon du système des neuf blocs nationaux avec la participation des sélections de tous les départements ; l’ouverture à la compétition aux équipes de deuxième catégories comme les équipes de lycéens de moins de 18 ans. Ces décisions permirent d’étendre la compétition aux amateurs et aux jeunes. Aujourd’hui, ce sont plus de 6000 équipes qui participent aux éliminatoires de la Coupe de l’Empereur, depuis les tournois départementaux, en passant par les tournois régionaux, jusqu’au tournoi final (auquel participent plus de 80 équipes en plus des équipes de la J-League). Le tournoi final qui se déroule durant le mois de décembre est composé de quatre tours, les équipes de J-League ne faisant leur apparition qu’au troisième. Cette compétition qui en est aujourd’hui à sa 78ème édition, est restée la plus prisée et la plus convoitée parmi les équipes de l’élite du football japonais.

CHAPITRE I.  Le retour sur la scène internationale

 

N’ayant pas été invité à participer aux Jeux Olympiques de Londres de 1948, et ne pouvant participer aux éliminatoires de la Coupe du monde 1950, du fait de sa radiation de la FIFA, le Japon ne renoua avec la compétition officielle qu’en mars 1951, lors des Jeux d’Asie.

Le 22 juin 1950, le directoire de le FIFA, à l’occasion du congrès de Rio de Janeiro, décida de réintégrer le Japon et l’Allemagne en son sein, leur permettant ainsi de prendre de nouveau part aux compétitions internationales. Cette réintégration de la Fédération Japonaise de Football devient effective le 23 septembre 1950, et l’équipe nationale fit son retour sur la scène internationale l’année suivante, lors des premiers Jeux d’Asie à New Delhi. La participation du Japon fut dans un premier temps contestée par quelques pays asiatiques du fait de son attitude durant la guerre. Finalement le Japon fut autorisé à participer.

a) Les Jeux d’Asie de 1951

 Cette compétition est née de la fusion des deux grandes compétitions d’Asie d’avant-guerre que sont les Jeux d’Extrême-Orient et la Coupe d’Asie Occidentale (Nishi asia kyôgikai 西アジア競技会). La première édition de cette compétition se déroula entre le 4 et le 11 mars à New Delhi. Outre l’Inde pays organisateur, sept autres pays : la Birmanie, l’Indonésie, l’Afghanistan, les Philippines, l’Iran, Ceylan et le Japon y participèrent. Six épreuves étaient au programme: l’athlétisme, la natation, le basket-ball, l’haltérophilie, le cyclisme, et le football. Même si, durant ces cinq années d’interdiction de compétition internationale, le monde du sport japonais n’était pas resté inactif sur le plan national, grâce aux activités de la Fédération des Sports Amateurs du Japon et du JOC [3], le fait de préparer son premier déplacement officiel depuis la fin de la guerre fut une lourde charge. Pour ces Jeux d’Asie, la délégation japonaise était composée de 80 athlètes, dont seize joueurs de football. Parmi ces seize joueurs, deux seulement étaient étudiants de Waseda, les autres étant tous salariés. Ces simples employés faisaient en fait partie de la génération estudiantine d’avant-guerre qui, après la bonne performance de leurs aînés aux Jeux Olympiques de 1936, avait rêvé à ceux de Tôkyô (1940) et qui avait été enrôlée dans l’armée durant la guerre.La compétition commença le 5 mars, au lendemain de la cérémonie d’ouverture. Le Japon exempté du premier tour, se retrouva directement qualifié pour les demi-finales. Le premier match de l’équipe japonaise se déroula le 7 mars contre l’Iran, sous une chaleur accablante. Ce match se solda par un score nul de 0 à 0. Le match fut rejoué le lendemain, et l’Iran s’imposa sur le score de trois buts à deux. Lors du match pour la troisième place, le Japon battit la faible équipe de l’Afghanistan, 2 buts à zéro. C’est finalement l’Inde qui s’imposa dans ce tournoi en battant l’Iran sur le score de un but à zéro. Ces Jeux d’Asie auront une grande importance pour le développement du football asiatique. En effet, c’est à l’occasion des Jeux d’Asie de 1954 se déroulant aux Philippines, que sera créée l’AFC, la Confédération Asiatique de Football [4]

b) L’invitation de clubs étrangers

Pour cette première sortie internationale d’après-guerre, le Japon termina cette compétition sur un sentiment mitigé. Malgré sa victoire sur l’Afghanistan et sa courte défaite contre l’Iran, il ne fit aucun doute aux observateurs que le niveau du football japonais avait subit les contrecoups de ces cinq années de bannissement de la compétition internationale. L’entraîneur de la sélection lui-même imputera cette défaite au manque de compétition internationale de son équipe :

« Le fait que le japon ait été écarté des rencontres internationales est à l’origine de cette défaite.  La grenouille au fond du puits ne connaît pas l’océan ». C’est pourquoi il faut enchaîner les matchs internationaux et se confronter à des équipes de haut niveau ».

Le Japon souffrait en effet, à l’époque, d’un manque flagrant d’expérience au plus haut niveau, d’un manque de matchs face à des grandes équipes internationales. Entre 1917 et 1939, l’équipe nationale effectua vingt matchs internationaux. De plus, les nombreuses confrontations avec des sélections coréennes de Séoul ou de Pusan, qui stimulaient fortement le football régional de l’époque, avaient cessé. Dès 1939, la fréquence des matchs internationaux diminua, le Japon ne disputant seulement qu’un seul tournoi amical en 1940, face à la Mandchourie, la Chine, et les Philippines. En 1942, il disputa seulement trois matchs amicaux face à la Chine, la Mongolie et la Mandchourie. Entre 1943 et 1951, l’équipe nationale du Japon n’effectua aucun match international. Début 1951, elle disputa quelques matchs amicaux [5] en vue de préparer les Jeux d’Asie. Mais ces quelques matchs, face à des sélections régionales ou militaires, comme celle de l’armée de l’air indienne, ne pouvaient suffire à rattraper cette longue période de sevrage. Les seules rencontres nationales ne permettaient pas d’acquérir l’expérience nécessaire pour des matchs internationaux de haut niveau, âpres et disputés.

La fédération qui avait pris conscience du manque d’expérience internationale de sa sélection, décida en vue des éliminatoires de la Coupe du monde et des Jeux d’Asie qui se déroulaient en 1954, d’organiser de nombreux matchs amicaux face à des sélections étrangères. Afin d’être confronté au meilleur niveau, des équipes du continent européen furent invitées au Japon, pour effectuer des tournées dans l’archipel en affrontant des sélections régionales, ainsi que l’équipe nationale nipponne.

La première équipe européenne à venir après-guerre au Japon sera l’équipe suédoise d’Helsinborg, en novembre 1951. Le choix d’une équipe suédoise n’était pas dû au hasard. En effet, l’équipe nationale de Suède avait été sacrée championne olympique lors des Jeux Olympiques de Londres en 1948 et avait accompli, deux ans plus tard, un très beau parcours lors de la Coupe du monde au Brésil, en battant l’Italie, l’Espagne et le Paraguay. L’équipe d’Helsinborg possédait sept joueurs internationaux dans ses rangs et faisait partie à l’époque des équipes européennes.

L’adversaire principal dans la zone asiatique était la toute jeune équipe nationale coréenne, équipe redoutable du fait du potentiel physique et technique de ses joueurs. Ne pouvant, pour des raisons évidentes, affronter la Corée en match amical, le Japon devait rencontrer des équipes d’un niveau au moins égal ou supérieur à celle-ci, et c’est pourquoi la fédération sollicita l’équipe suédoise.

L’équipe d’Helsinborg arriva à Tôkyô le 22 novembre à Narita. Pour son premier match, elle affronta une sélection du Kansai et s’imposa facilement. Elle parcourut ensuite l’archipel pour affronter différentes autres sélections régionales. Au total, Helsinborg effectua six matchs, parmi lesquels deux confrontations avec la sélection japonaise. Helsinborg remporta les 6 matchs, sans encaisser le moindre but et en marquant 36 buts. Les joueurs et les responsables japonais, dont l’entraîneur, membre de l’équipe olympique de Berlin, restés sur leur victoire lors des Jeux Olympiques 1936 à Berlin, furent stupéfaits de   l’évolution du jeu suédois depuis cette époque. En effet, la Suède avait délaissé son style de jeux « anglais » et ses longues balles en avant, pour un jeu plus technique, influencé par le football brésilien, récent vainqueur de la Coupe du monde.L’avenir du football japonais semblait donc passer clairement par l’acquisition d’un niveau technique et tactique supérieur à celui qu’il avait montré lors de ses différents matchs.

La Fédération Japonaise de Football continua cette politique en invitant en 1952, une équipe ouest-allemande, et l’année suivante, à nouveau une équipe suédoise. Face à ces adversaires, la sélection nippone s’inclina, à chaque fois, sur des scores très sévères. A la vue de ces différents matchs, il ne faisait aucun doute qu’une des raisons principales de ces défaites étaient liées à la différence de niveau qu’il existait entre des joueurs amateurs et des joueurs professionnels. La première victoire de la sélection japonaise face à une équipe professionnelle étrangère n’aura lieu qu’en juin 1967, face au club brésilien de Palmeiras sur le score de 2 buts à 1. Pourtant, au Japon, la mise en place d’un championnat professionnel n’était pas à l’ordre du jour. En effet, le pays était encore en pleine reconstruction et les grandes entreprises, susceptibles de sponsoriser un tel championnat, n’étaient pas encore disposées à s’impliquer financièrement. De plus, le football, malgré sa popularité dans les lycées et les universités du Japon, ne bénéficiait pas encore, au sein de la population japonaise, d’une notoriété suffisante, indispensable à la création d’un championnat professionnel. Ce qu’il manquait au football, pour qu’il sorte de l’anonymat médiatique de l’époque, c’était la réalisation d’une grande performance internationale, lors d’une compétition majeure tels que la Coupe du monde ou les Jeux Olympiques.

L’année 1954 était une année chargée sur le plan international pour l’équipe nationale, car elle devait participer en mars aux éliminatoires de la Coupe du monde 1954 (qui se tenait en Suisse) et aux Jeux d’Asie, en mai. Son adversaire principal lors de ces éliminatoires de la Coupe du monde, était l’équipe de Corée du sud, nouvelle venue sur la scène internationale.

c) L’ennemi de toujours, la Corée

Le Japon et la Corée ayant de forts liens historiques, il n’est pas étonnant qu’il en soit de même en matière de football. Bien qu’il n’existe aucune preuve, beaucoup d’experts pensent que le football fut lui aussi amené en Corée par des marins anglais dans les années 1880. Mais les premières véritables traces de football en Corée datent du milieu des années 10. La Corée fut annexée par le Japon en 1910 et demeura une possession de ce dernier jusqu’en 1943. Durant cette période, se sont développés des liens footballistiques, à tel point que des footballeurs coréens jouèrent dans l’équipe nationale japonaise qui disputa les Jeux Olympiques de Berlin en 1936. Le football coréen, lui aussi, se développa dans les collèges, les lycées et les matchs inter-villes se multiplièrent. Mais les matchs les plus populaires étaient les matchs opposant équipes coréennes et équipes japonaises. Les équipes des trois provinces de la péninsule constituaient, déjà à l’époque, de redoutables adversaires pour les équipes du Kantô et du Kansai.

La Fédération Coréenne de Football fut créée en 1928 mais dissoute, peu de temps après, par le gouvernement colonial. La fédération fut remise sur pied en 1945, fut affiliée à la FIFA en 1948 et à l’AFC en 1954. Il n’était donc pas surprenant de voir l’équipe nationale de Corée être compétitive dès sa création et de la voir participer aux Jeux Olympiques de Londres en 1948.

La première confrontation de ces « frères ennemis » eut lieu le 07 mars 1954, lors d’un match de qualification pour la Coupe du monde 1954 qui devait avoir lieu en Suisse. Les deux matchs se déroulant au stade Meiji Jingû de Tôkyô, l’équipe japonaise bénéficiait d’un avantage certain. Devant un stade bondé et des supporters survoltés, brandissant leurs drapeaux nationaux respectifs. L’enjeu de cette confrontation était le plus important de l’histoire des deux fédérations nationales : la participation à une première phase finale de la Coupe du monde. Pour le premier match, la rencontre eut lieu sur un terrain devenu boueux par de les fortes tombées de neige et sous une température de 5 degrés. Le gardien titulaire japonais, 渡部英麿, dû même renoncer à participé, les lunettes qu’il portait ne s’accomodant pas de la boue.Le Japon s’inclina sévèrement (1-5), ce qui ne donna que plus d’ importance à la seconde rencontre. Lors de cette deuxième rencontre, le Japon ne parvint pas à faire mieux qu’un résultat nul (2-2) lors du deuxième. Ce résultat priva donc le Japon d’une première participation à une Coupe du monde qui aurait été historique. La même année, la Corée confirma ses bonnes performances, ne s’inclinant qu’en finale face à Taipei lors des Jeux d’Asie et remportant, deux années plus tard, la première édition de la Coupe d’Asie face en Israël. Elle rééditera cet exploit lors de la seconde édition en 1960, qui se déroula en Corée.

Ahn, le héros de la Coupe du monde 2002 qui crucifie la Squadra italienne. L'Asie s'est éveillée !!!!

Ces deux matchs furent les premiers d’une longue série de confrontations, officielles ou amicales, jusqu’à aujourd’hui. Les deux équipes se sont, en effet, affrontées près de 70 fois entre 1954 et 2000, le Japon ne s’imposant qu’à onze reprises. Ces défaites à répétition entre les années 50 et les années 80 vont être à l’origine de ce que les observateurs ont appelé le « complexe » du football japonais vis à vis du football coréen. De plus lorsqu’en 1983, la Ligue du Football Coréen [6] fut créée, le fossé continua à se creuser, faisant de la Corée l’un des football phare de l’Asie durant les années 80 et 90. La sélection coréenne participa aux Coupes du monde 90, 94 et 98 et 2002. Cette disparité s’estompera peu à peu après la naissance du championnat professionnel japonais en 1992, pour preuve, la victoire du Japon lors de la Coupe d’Asie en 1992 et ses deux victoires en finale de la Dynasty Cup face à la Corée en 1992 et 1995. Mais aujourd’hui encore, les rencontre entre ces deux nations restent les plus attendues du côté des supporters de chaque camp et la défaite est interdite [7].

CHAPITRE II.  Les prémisses d’un changement

a) Les Jeux Olympiques de Melbourne

Après sa déconvenue lors des éliminatoires de la Coupe du monde, le Japon s’inclina consécutivement face à l’Indonésie et à l’Inde lors des second Jeux d’Asie qui se déroulaient aux Philippines en 1956. A l’horizon, se profilaient les éliminatoires des Jeux Olympiques de Melbourne. La sélection effectua alors, en janvier 1955, une tournée en Birmanie et en Thaïlande, pour affronter différentes sélections régionales, ainsi que les deux sélections nationales. Même si les éliminatoires constituaient un événement important, la fédération considérait plutôt cette compétition comme une préparation à grande échelle des troisièmes Jeux d’Asie, prévus à Tôkyô en 1958. L’équipe étant en effet très jeune, les responsables ne croyaient pas à de bons résultats d’emblée. La sélection nipponne se présentait aux éliminatoires des Jeux Olympiques de Melbourne dans des conditions qui étaient loin d’être optimales. Pour ces Jeux, le  comité international olympique, devant le nombre élevé de participants à l’épreuve de football, décida d’organiser des éliminatoires régionales.

Les deux équipes devaient disputèrer deux matchs afin de se départager, ces dernières se déroulant à Tôkyô, du fait de la situation en Corée, à l’époque. Le Japon se retrouva dans le groupe treize, en compagnie de la Corée du Sud voisine. C’était l’occasion pour la sélection de prendre sa revanche sur l’équipe qui lui avait barré la route de la coupe du Monde 1954. Dans le sélection de 1956 figuraient quatres joueurs de l’épopée de 1954, parmi lesquels Kawamoto Taizô, devenu depuis entraineur adjoint et pour qui l’équipe de Corée, même si elle était redoutable, n’était pas du tout imbattable. Les joueurs effectuèrent plusieurs stages de préparation où les entraînements furent si intenses que plusieurs joueurs quittèrent la sélection sur blessures. Les deux matchs eurent lieu devant un stade comble de vingt mille spectateurs, dont un peu plus de 5000 supporters coréens. Les banderoles déroulées, témoignaient de l’importance qu’attachaient les supporters à ce match : « Victoire ou trahison ». Ce match, au-delà du simple enjeu sportif, possédait également une valeur hautement symbolique sur le plan politique. Même si la ferveur populaire des Japonais n’était pas aussi forte que celle des Coréens, les responsables du football japonais espéraient donner un nouvel élan au football nippon. Pour ce faire, la fédération japonaise décida de rajeunir la sélection après l’échec aux Jeux d’Asie. Les dirigeants puisèrent dans la sélection étudiante ayant participé au « tournoi international universitaire de Dortmund ». Seuls quelques joueurs de la génération d’avant-guerre et de celle de la guerre firent partie de la présélection de quarante joueurs. Ce changement brutal de génération fut même critiqué par Dettmar Cramer, futur responsable technique de la sélection qui regrettera : « le fait que les joueurs cadres de l’équipe n’aient pu transmettre leur expérience aux plus jeunes ». Mais les responsables voulaient, à travers cette décision, mettre en place un projet à long terme. Ils souhaitaient mettre en place une équipe jeune qui, au fur et à mesure des années et des compétitions, deviendrait compétitive du fait de la cohésion née entre les joueurs. Dans cette optique, la sélection se devait d’enchaîner les matchs amicaux, afin de préparer les grands rendez-vous internationaux.

Mais le Japon remporta, à la surprise générale, le premier match de cette confrontation sur le score de deux buts à zéro. Lors du deuxième match, la Corée, qui mènait deux à zéro à la fin du temps réglementaire, revint à égalité sur l’ensemble des deux matchs. Les prolongations furent donc nécessaires pour départager les deux équipes. Mais aucune équipe n’ayant trouvé le chemin des filets durant ces prolongations, c’est un tirage au sort qui scella leur destin. Le « duel final » opposa, au centre du terrain, les deux capitaines. L’arbitre tenant dans chaque main un papier, l’un avec la mention « gagné », et l’autre avec la mention « perdu ». Le capitaine coréen qui eu le redoutable honneur de commencer, tira le papier perdant. Le Japon, vingt ans après sa première et seule participation, fait son retour sur la scène olympique. Le comité olympique japonais ne croyait pas à une possible qualification de la sélection japonaise et n’avait pas prévu dans son budget l’envoi de l’équipe de football, celui ci coûtant très cher du fait du nombre important de joueurs. Mais l’équipe s’étant qualifiée, le budget fut revu. Pour préparer cette compétition, la sélection effectua trois matchs amicaux, le premier face à l’équipe américaine (3-5), le second face à un club australien (3-0), et le dernier face à l’équipe olympique yougoslave (2-7). Devant ces résultats peu encourageants, il était très improbable que le Japon puisse rééditer le célèbre « Miracle de Berlin ». Et en effet, son élimination au premier tour de ces olympiades face à l’Australie (0-2), confirma la faiblesse de son niveau. La guerre et les sanctions avaient porté un grave coup d’arrêt au développement du football japonais. Alors qu’il s’était hissé au niveau de puissance régionale, le Japon de 1958 perdait à domicile face à des équipes telles que la Corée, l’Indonésie et le Vietnam. Ceci se confirma lors de la troisième édition des Jeux d’Asie qui se tenaient à Tôkyô en 1958. Le Japon s’inclina à deux reprises, face aux Philippines d’abord (0-1), puis face à Hong Kong (0-2).

L’équipe nationale ne semblait pas trouver ses marques, malgré tous les matchs amicaux qu’elle effectuait. Sa participation aux Jeux de Melbourne apparut donc comme un « exploit sans lendemain ». Les éliminatoires pour les Jeux de Rome se profilant à l’horizon, la sélection effectua en 1959 quelques matchs de préparation avec une tournée en Asie du Sud-Est et participa au tournoi du Merdeka (Bornéo) en Malaisie. Lors de ce tournoi, auquel participa également le grand rival coréen, le Japon réalisa un bilan très mitigé avec une victoire, deux nuls et quatre défaites. Lors des éliminatoires de la zone Asie pour les Jeux de Rome, le Japon retrouva la Corée et s’inclina sur l’ensemble des deux matchs (1-2). Une nouvelle fois, la Corée avait barré la route du Japon et l’avait privé d’une nouvelle participation aux olympiades.

b) Un nouveau challenge

C’est en 1960 que le premier coup de tonnerre éclata, le football universitaire qui régnait en maître incontesté et incontestable au sommet du football japonais connut sa première défaite en finale de la Coupe de l’Empereur, face au club d’entreprise de Furukawa Denkô. Cette victoire fut d’une grande importance pour l’essor du football d’entreprise. Beaucoup de grandes entreprises décidèrent alors de tenter l’aventure du football. Après-guerre, l’économie du Japon entra dans une phase de forte croissance après une période de reconstruction, donnant l’opportunité aux grandes entreprises de s’investir dans le sport. En 1964, se profilaient les Jeux Olympiques de Tôkyô et après l’échec lors des éliminatoires des Jeux Olympiques de Rome en 1960, les responsables du football japonais étaient bien décidés à tout mettre en œuvre pour redorer l’image de leur sport. Le fait que le Japon fut le pays organisateur permit à la sélection nationale de se retrouver qualifiée d’office pour le tournoi final, sans passer par les éliminatoires.

Les responsables du football japonais avaient conscience que la sélection se devait de réaliser une bonne performance à domicile. Pour eux, rééditer une performance de même niveau que le fameux « Miracle de Berlin » permettrait de focaliser l’attention du public et des médias autour de leur sport. Car à l’époque, le problème structurel du football japonais persistait : c’était un sport encore principalement pratiqué par les lycéens et les étudiants. Lorsqu’ils terminaient leurs études, la plupart d’entre eux arrêtaient dans la foulée la pratique quotidienne du football. Leur vie professionnelle prenait alors le pas sur leur passion. Comme il n’existait pas de championnat professionnel, même les joueurs les plus talentueux, ne pouvaient pas vivre de ce sport et continuer à se perfectionner. Le seul espoir pour la création d’une ligue professionnelle était de bénéficier d’un soutien populaire qui permettrait aux responsables du football japonais de pouvoir convaincre quelques grands groupes industriels d’investir dans leur sport. Et pour l’heure, le football était loin de bénéficier d’une ferveur populaire semblable à celle que l’on voyait chez son aîné, le base-ball. Il devait absolument saisir l’occasion de ces Jeux pour sortir de cette obscurité médiatique.

La fédération, qui avait conscience de cette réalité, décida de profiter de l’opportunité qui était offerte à la sélection de participer au tournoi final, pour mettre en place un grand chantier visant à construire, à court terme, une équipe compétitive capable par ses résultats de sortir le football japonais du marasme où il se trouvait. Elle avait bien compris que cette compétition était l’occasion ou jamais ; non seulement le Japon était qualifié d’office, non seulement le Japon jouait à domicile, mais en plus, les équipes participantes étaient toutes amateurs. Par conséquent, le non-professionnalisme japonais n’était pas aussi paralysant qu’il l’avait été lors de la Coupe du monde. Ce chantier fut lancé au lendemain de l’élimination de la sélection lors des éliminatoires pour les Jeux Olympiques de Rome. Alors que les autres sports collectifs japonais se préparaient à participer aux Jeux de Rome, l’équipe de football se préparait déjà à sa participation aux Jeux de Tôkyô. Réaliser une bonne performance à ces Jeux constituait la seule et unique préoccupation de la fédération qui, vu la bonne santé de ses finances, organisa pour la sélection une tournée en Europe. C’est au cours de cette tournée que la sélection put acquérir au contact des meilleures équipes mondiales, à travers des stages et sous l’égide d’entraîneurs étrangers réputés, une expérience inestimable. Et effectivement, ce passage en Europe durant l’été 1960 constitua l’un des tournants de l’histoire du football japonais. A cette occasion, la sélection recut l’enseignement de Dettmar Cramer [8] デットマール クラマー, au sein de l’école des sports de Duisburg, située en Allemagne de l’Ouest. Ses qualités tant sur le plan footballistique que sur le plan humain furent remarquées par le président de la fédération japonaise, qui s’empressa de solliciter auprès de la fédération allemande, la venue de cet entraîneur de qualité, capable d’apporter à la sélection japonaise la rigueur et le sens tactique qui lui faisaient encore défaut.Dettmar Cramer, le « père du football japonais »

Dettmar Cramer, alors âgé de 35 ans, débarqua au Japon en automne 1960 et y passa plus de 600 jours jusqu’au moment de son départ en 1964. Plus qu’un simple entraîneur, il fut chargé par la fédération nippone de parcourir l’archipel tout entier pour dispenser ses préceptes aux lycéens, étudiants et entraîneurs. Son influence fut remarquable, il parvint à tirer des joueurs de la sélection le meilleur d’eux même, à leur faire prendre confiance en eux et à leur inculquer un sens tactique. A son départ, le football japonais avait accompli un pas de géant. En l’espace de quatre années, il révolutionna le monde du football au Japon ; il avait marqué si profondément l’esprit des joueurs que ceux-ci, devenus aujourd’hui entraîneurs, continuent aujourd’hui à le citer et à le prendre comme référence. Pendant quatre années, il s’employa à renforcer l’équipe japonaise, tant sur le plan tactique que sur le plan technique. Ses efforts portèrent leurs fruits puisque le Japon réussit à se défaire de la redoutable équipe argentine lors des Jeux Olympiques de Tôkyô et accéda pour la première fois de son histoire aux quarts de finale de cette compétition.

« Faisons un pari : qui sera le plus rapide ? Moi pour apprendre à manier des baguettes ou vous pour apprendre à manier une balle ? ».

 Tel est le type de phrases qu’il avait l’habitude de prononcer, et qui marquèrent les joueurs de l’époque. Lors de sa première conférence de presse, il déclara, en regardant sa canette de jus de fruit : « Ce jus de fruit n’est pas naturel, ce n’est seulement qu’un mélange d’eau, de poudre, d’édulcorant et il n’apporte rien au corps. Pour développer le football, il faut des joueurs, des entraîneurs, mais en commençant par ce type de boisson, il faut avant tout faire attention à son corps et à sa condition physique ». Au cours de son premier séjour, entre octobre et mi-novembre, il se mit au chevet de la sélection nationale qui disputait les éliminatoires de la zone asiatiques, qualificatives pour la Coupe de monde 1962. Cramer était l’entraîneur de l’équipe et non le sélectionneur, ce poste étant confié à Takahashi Hidetatsu 高橋英辰 (1960 à 1962) puis à Naganuma Ken (1962 à 1969) qui connaissaient mieux les joueurs japonais. Il prit les commandes de l’équipe lors du match se déroulant à Séoul et qui opposait le Japon à la Corée, principale adversaire de ces éliminatoires. Après la défaite (1-2), Cramer expliqua la nécéssité de la création d’un football japonais professionnel qui permettrait de disposer d’une sélection compétitive. Il fit ensuite une courte tournée dans l’archipel, durant laquelle il organisa différents stages, que ce soit pour les entraîneurs ou pour les jeunes joueurs. Il revint en 1961, pendant une année entière et toujours dans le même but : renforcer l’équipe nationale. Il s’occupa de toutes les catégories d’âge de la sélection. Il parcourut à nouveau le pays pour enseigner le football aux jeunes et organisa des stages de perfectionnement pour les entraîneurs du pays. C’est lors d’un stage organisé à Kyôto, qu’il repéra Kamamoto Kunishige [9] 釜本邦茂, alors lycéen et qui allait devenir l’une des stars des Jeux Olympiques de Tôkyô.

Cramer focalisait son enseignement sur la maîtrise de la balle qui est pour lui « le premier obstacle » à la progression du niveau individuel de ses joueurs. C’est avec des entraînements basés sur la répétition intensive d’exercices qu’il va inculquer à ses joueurs les bases techniques du football de haut niveau. Pour chaque exercice, Cramer faisait lui-même une démonstration aux joueurs. Beaucoup d’entraîneurs japonais actuels appliquent aujourd’hui encore les préceptes que Cramer a enseignés durant son passage. Au-delà de son travail d’entraîneur des différentes sélections, il s’investit également dans le développement des structures du football japonais, son principal cheval de bataille étant la professionnalisation de ce dernier. Peu après son départ du Japon, beaucoup de ses recommandations seront mises en application. Sa principale mission étant de former une équipe nationale compétitive pour les Jeux Olympiques, il y consacra toute son attention. Selon ses souhaits, la fédération puisa dans ses réserves afin d’organiser des tournées et des stages pour la sélection nationale. Elle créa également une sélection B, ouverte aux joueurs susceptibles d’intégrer l’équipe nationale, ainsi qu’aux jeunes espoirs du football japonais. En 1963, alors que l’équipe nationale effectuait une tournée en Europe afin d’affronter des sélections allemandes, l’équipe B se rendit en Union soviétique.

A son retour d’Europe, l’équipe nationale participa en Malaisie à la septième édition du tournoi de Merdeka. Elle effectua une compétition remarquable (3 victoires, un nul et une défaite) et se classa deuxième derrière Taiwan. Il semblait donc que les efforts déployés depuis près de trois années portaient enfin leurs fruits. Le Japon qui se situait depuis la fin de la seconde guerre mondiale dans le ventre mou du football asiatique, semblait donc retrouver ses qualités d’avant-guerre. Et cette tendance se confirma lorsqu’en automne, l’équipe nationale remportare probante (4-2) face à l’équipe olympique allemande venue effectuer une tournée au Japon. En 1964, l’année des Jeux, le jeune joueur Kamamoto qui évoluait alors en équipe B fut appelé en équipe nationale et participa à la tournée en Asie du Sud-Est. De mai à juin, les joueurs, tout en continuant leurs activités de salariés ou d’étudiants, participèrent à plusieurs autres stages de préparation. En automne, la sélection effectua une nouvelle tournée qui les emmena en Europe et en Union soviétique [10].

CHAPITRE III. Le renouveau du football nippon

a) Les Jeux Olympiques de Tôkyô de 1964

 C’est donc en octobre 1964, soit vingt-quatre années après l’annulation des Jeux de Tôkyô de 1940, que le Japon accueillit pour la première fois de son histoire les Jeux Olympiques. Les efforts déployés à la fin de sa vie par Kanô Jigorô pour la tenue des Jeux Olympiques au Japon, portaient enfin leurs fruits, un quart de siècle après sa mort. C’est un événement pour lequel le monde du sport japonais, s’était préparé. Le Japon bénéficiait dès le début des années soixante d’une forte croissance économique. La préparation des Jeux Olympiques engendra un énorme effort d’infrastructures : construction du premier Shinkansen, des autoroutes urbaines de Tôkyô et de nombreux grands hôtels. Le niveau de vie progressa, l’exode rural s’accélèra, les salaires augmentèrent fortement et les foyers s’équipèrent des « Trois C » : color tv, car, cooler. Cet essor de la télé au Japon permit à près de deux millions de spectateurs de suivre cet événement sportif, et de se familiariser avec de nombreux sports, encore mal connus au Japon.

La compétition de football comptait au total trente deux matchs. Sur les 638 195 places disponibles pour la compétition de football, 616 442 places, soit 96,59%, trouvèrent acquéreurs. Ce fut un taux de remplissage incroyable, comparable à celui de la Coupe du monde. Pourtant, aucune campagne n’avait été menée pour la vente de ces places, à la différence de celles pour les compétitions d’athlétisme, de natation ou encore les cérémonies d’ouverture et de clôture. Et malgré cela, les cinq stades accueillant les rencontres de la compétition de football furent remplis. On peut expliquer ce « succès », par le fait que cette compétition était l’occasion pour tous ceux qui aimaient le football, en particulier les jeunes collégiens, lycéens et étudiants, de voir évoluer les meilleures équipes mondiales du moment. A cette époque en effet, parmi ces équipes olympiques de football, composées exclusivement de joueurs amateurs, on trouvait les équipes nationales des pays d’Europe de l’Est, où le statut professionnel n’existe pas à l’époque. Après l’exclusion de l’Italie et le retrait de la Corée du Nord [11],la compétition fut ramenée à 26 matchs. Sans ces six matchs annulés, la compétition de football aurait été l’épreuve ayant attiré le plus grand nombre de spectateurs, devant celle d’athlétisme.

Fort de ce constat, les responsables du football japonais, pouvaient espérer alors convaincre de grands sponsors que la création d’un championnat national n’avait rien d’une utopie et que ce sport possédait un fort potentiel au niveau du public. Pour cette phase finale, les 16 équipes étaient réparties en quatre groupes. Le Japon se trouvait dans le groupe D, en compagnie du Ghana, de l’Italie et de l’Argentine. Mais l’Italie étant exclue de la compétition, l’équipe nippone fit partie d’un groupe de 3.

Le quatorze juin, pour son premier match, le onze japonais affronta la redoutable équipe d’Argentine, laquelle venait de réaliser un match nul (1-1) face au Ghana. Le match commenca sous la pluie devant un stade comble (19 049 spectateurs). A la mi-temps l’Argentine menait au score (1-0), mais le Japon rattrapa son retard dès le début de la seconde période. L’Argentine reprit l’avantage, avant de voir le Japon de nouveau égaliser. Le Japon prit à son tour l’avantage dans les dix dernières minutes et lorsque l’arbitre, après huit minutes d’arrêt de jeu, siffla la fin du match, les joueurs japonais purent laisser exploser leur joie. Vingt huit années après, le « Miracle de Berlin » recommencait. Au même moment se déroulait la finale du championnat de base-ball, opposant deux équipes du Kansai, les Hanshin Tigers et les Nankai Hawks.

La presse Tokyoïte, du fait du désintérêt de ses lecteurs pour cette finale, concentra l’essentiel de ses articles sur ces Jeux Olympiques. De plus, beaucoup de journalistes, qu’ils soient de la presse écrite ou de la télévision, s’étaient rendus au cours de l’année précédente dans de nombreux pays étrangers, et ils avaient pu constater que le football était de loin le sport numéro un. C’est pour cette raison que la performance de l’équipe japonaise face à l’Argentine fut appréciée à sa juste valeur et fit les gros titres pendant plusieurs jours. En plus des 20 000 spectateurs présents dans le stade, c’est près de 450 000 japonais qui avaient, en réalité, pu suivre l’exploit de l’équipe nationale. En effet, grâce à ce nouveau média qu’était la télévision, la compétition de football et les matchs de la sélection nationale avaient pu toucher un plus large public.

Pour son deuxième match, la sélection nipponne s’inclina ensuite face au Ghana (2-3), mais franchit tout de même le premier tour de la compétition pour affronter, en quart de finale, l’équipe de Tchécoslovaquie, future finaliste de l’épreuve. Le Japon s’inclina quatre buts à zéro. Pour le match de classement pour le cinquième place, le Japon fut balayé par l’équipe de Yougoslavie, six buts à un. Mais, malgré ces deux défaites, la sélection avait réussi sa compétition en se hissant parmi les huit meilleures équipes du tournoi. Un joueur sortit du lot dans le onze japonais, le jeune milieu de terrain Sugiyama Ryûichi 杉山隆一[12] , alors étudiant à l'université de Meiji. Sa performance [13] lors de cette compétition fera de lui la première star japonaise du ballon rond et sa popularité auprès des jeunes sera un atout pour le developpement du football. Au-delà de ce classement final, c’est l’exploit réalisé contre l’Argentine qui marqua les esprits des japonais. Aujourd’hui encore, cette victoire constitura l’une des plus grande victoire du Japon sur la scène internationale, pour n’être dépassée en prestige que par la victoire de référence du football japonais, jusqu'à la récente victoire face au Brésil, durant les Jeux Olympiques de 1996.

 

b) La première ligue amateur de football

: La Japan Soccer League (Nihon Sakkâ riigu 日本サッカ-リ-グ)

La performance de l’équipe nationale lors des Jeux de 1964 fut à l’origine de ce qu’on a appelé le « soccer boom ». Les sections de football des collèges furent assaillies, et deux années après ces olympiades, on constata à Tôkyô que le nombre de sections de base-ball qui ne peuvaient pas aligner neuf joueurs avait considérablement augmenté. Pour les responsables du football, c’était « la pluie après la sécheresse ». Cette victoire sur l’Argentine peut donc être considérée comme l’un des événements majeur du football japonais, au même titre que la victoire face à la Suède, lors des Jeux de Berlin en 1936. Mais ce « soccer boom » ne sera qu’un feu de paille, et l’engouement pour le football s’estompera de nouveau, condamnant ce dernier à retourner dans l’ombre du base-ball. Cet « allant », constitua néanmoins l’un des facteurs qui permit d’accélérer la mise en place d’un championnat national. Un autre facteur fut la bonne santé économique du Japon. L’achèvement des programmes de grands travaux fut certes à l’origine en 1965 d’une récession marquée par les grosses faillites de l’après- guerre, mais, à la suite d’une politique interventionniste de la part de l’état, le Japon connut une prospérité sans précédent : « le boom Inazagi » [14]. En 1965, le Japon connut le plein emploi (taux de chômage inférieur aux 2%). Cette bonne santé financière permit aux grandes entreprises de prendre part à la création du premier championnat national en y faisant participer leurs nouvelles équipes et en recrutant de jeunes talents du ballon rond.

C’est donc une année après la fin des Jeux Olympiques de Tôkyô, trois années avant ceux de Mexico, que débuta ce championnat national amateur de football. Jusqu’alors, le championnat de base-ball professionnel était le seul championnat à l’échelle national au Japon. La création d’un championnat n’avait pas véritablement été évoquée au cours des années précédentes. En effet, la base populaire n’était pas encore assez large pour permettre de songer à une telle entreprise. Au niveau national, les structures telles que la Coupe de l’Empereur, les tournois régionaux inter-écoles (comme le tournoi lycéen), et les compétitions régionales de clubs et d’entreprises, semblaient convenir parfaitement à la situation de l’époque. La Coupe de l’Empereur, compétition de football à l’échelle nationale, n’était en fait qu’un tournoi qui ne durait que l’espace de quatre jours et au cours duquel, les meilleures équipes japonaises se disputaient le titre de champion du Japon. Les équipes participantes venaient de diverses compétitions, que ce soit les tournois étudiants du Kansai ou du Kantô, créés à la fin de l’ère Taishô, ou les neufs tournois régionaux de clubs ou d’entreprises qui se déroulaient tout au long de l’année. Jusqu’alors, les compétitions de football prenaient la forme de grands tournois nationaux, sur une durée de quelques jours. Outre la Coupe de l’Empereur, il y avait le tournoi des clubs d’entreprises et celui des clubs de ville. Lors de la Coupe de l’Empereur de 1960 qui se déroulait à Ôsaka du 2 au 6 mai, l’équipe gagnante dut jouer 4 matchs en seulement 5 jours. A l’époque, les compétitions de sports amateurs devaient prendre cette forme pour des raisons économiques et de temps. Cet enchaînement de matchs nuisait terriblement à la qualité du football pratiqué par les joueurs. De plus, les mi-temps ne durant que 35 minutes dans les rencontres amateurs, les joueurs japonais partaient avec un très fort handicap lors des matchs internationaux qui se disputaient en deux mi-temps de 45 minutes. Cramer prônait l’adoption du modèle ouest-allemand et de son championnat national qui se déroulait sur plusieurs mois, à raison d’un match par semaine. Pour lui, ce type de compétition était le seul qui permettrait au football japonais de progresser et de devenir plus fort.

Une fois encore, le rôle de Cramer, dans la création d’un véritable championnat national fut prépondérant. Celui-ci se positionna dès son arrivée pour que soit créé rapidement un championnat, si possible professionnel : « Pour que le niveau du football japonais progresse, il est indispensable que celui-ci se dote d’un championnat comme il en existe dans les pays européens ». C’était selon lui, la seule façon de rendre à moyen terme le football japonais compétitif sur le plan international. Durant ses cinq années à la tête du football japonais, il continua de prêcher dans ce sens auprès des principaux responsables du football japonais. Au cours de la fête organisée pour son départ du Japon, après s’être entretenu avec ceux que l’on peut appeler ses « disciples », à savoir les joueur et les cadres techniques de l’équipe nationale, il tint une conférence durant laquelle, s’adressant aux journalistes et au président de la fédération, il énonça cinq recommandations pour l’avenir du football japonais.

Ces cinq « préceptes » étaient les suivants :

- Il faut que la sélection accumule les matchs internationaux pour acquérir de l’expérience.

- Il faut travailler à la formation des entraîneurs et des membres de l’encadrement technique

- Il faut établir un championnat

- Il faut établir un système d’encadrement technique

- Il faut multiplier les terrains en herbe naturelle

Le monde du football, et en particulier les jeunes joueurs, furent sensibles aux propos de Cramer et en guise de remerciement pour l’ensemble de son « oeuvre », ils se lancèrent avec ferveur dans la réalisation du premier championnat national. Jusqu’alors les compétitions de football prenaient la forme de grands tournois nationaux, sur une durée de quelques jours. Outre la Coupe de l’Empereur, il y avait le tournoi des clubs d’entreprises et celui des clubs de ville. Lors de la Coupe de l’Empereur de 1960 qui se déroulait à Ôsaka du 2 au 6 mai, l’équipe gagnante dut faire 4 matchs en seulement 5 jours. A l’époque, les compétitions de sports amateurs devaient prendre cette forme pour des raisons économiques et de temps. Cet enchaînement de matchs nuisait terriblement à la qualité du football pratiqué par les joueurs. De plus, les mi-temps ne durant seulement que 35 minutes dans les rencontres amateurs, les joueurs japonais partaient avec un très fort handicap lors des matchs internationaux qui se disputaient en deux mi-temps de 45 minutes. Cramer prônait l’adoption du modèle ouest-allemand et de son championnat national qui se déroulait sur plusieurs mois, à raison d’un match par semaine. Pour lui, ce type de compétition était le seul qui permettrait au football japonais de progresser et de devenir plus fort. Son discours fut entendu par toute la nouvelle génération du football japonais, et en particulier par le premier manager général de l’équipe de Furukawa Denkô, Nishimura Shôichi 西村彰一.

C’était un projet d’une grande envergure, que la fédération persistait à trouver prématuré. Certes, les membres de la fédération avaient déjà songé à la création d’un championnat national mais ils trouvaient prématuré de le lancer maintenant. Beaucoup de responsables locaux ne comprenaient pas cette absolue nécessité de copier le modèle européen avec un championnat (regroupant l’élite des clubs) et une coupe nationale (ouverte à tous et avec un système d’élimination directe à chaque tour). Ils dénonçaient la contrainte des déplacements des équipes à travers tout le pays et invoquaient plusieurs problèmes insolvables compromettant une telle entreprise. En premier lieu, le fait que les joueurs des équipes d’entreprises étaient des salariés et qu’ils ne pouvaient quitter leur travail pour participer à ce championnat. Les joueurs, lorsqu’ils participaient à la Coupe de l’Empereur, n’avaient simplement qu’à prendre une semaine de congés. Plusieurs entreprises étaient contre le fait de faire participer leurs équipes à des matchs payant pour le public. D’autres refusaient de participer à la fois à ce championnat et à la Coupe de l’Empereur. Le second problème portait sur les équipes universitaires. Les cours universitaires s’achevant en mars, il était dès lors très difficile de continuer à former une équipe compétitive. De plus, ces équipes, comme les équipes de club, ne bénéficiaient d’aucune subvention et il leur était impossible de réunir un budget pour leurs déplacements.

Néanmoins, face aux avancées rapides de ce projet, et à l’enthousiasme qu’il suscitait dans le milieu du football, la fédération dut finalement s’y rallier. Ce fut un changement d’orientation de la part de la fédération qui avait jusqu’ici, privilégié la carte de l’équipe nationale pour stimuler le football nippon. Elle décida de mettre en application les recommandations de Cramer et de s’investir dans la restructuration du football national.

Un championnat national verrait bien le jour mais il serait purement amateur, car plus facile à mettre en place dans un premier temps. Les recommandations de Cramer ne furent donc appliquées qu’en partie. L’important soutien des mass media, et en particulier des journaux, combiné à l’enthousiasme des instances dirigeantes de nombreuses grandes entreprises jouèrent également en faveur de la réalisation de ce projet. La bonne performance de l’équipe nationale aux Jeux Olympiques avait été très importante car elle avait permis de convaincre les grandes entreprises japonaises, qui possédaient déjà leurs équipes de football, de s’investir dans le projet de championnat national. Les clubs d’entreprise étaient en effet les plus susceptibles de rejoindre ce championnat. Ils bénéficiaient d’un soutien financier et disposaient des meilleurs joueurs japonais. Les joueurs de ces équipes étant plus âgés que les joueurs universitaires, ils bénéficiaient d’une plus grande maturité à tout point de vue : physique, technique et tactique.

Les responsables de la fédération devaient néanmoins résoudre ces divers problèmes avant de lancer le championnat. En ce qui concerne les équipes d’entreprises, les matchs se déroulant le dimanche, ils n’auraient aucune influence sur l’activité des salariés. Pour ce qui est des équipes universitaires, il fut décidé qu’elles ne participeraient pas à ce championnat, car seules les équipes d’entreprise étaient en mesure de boucler leur budget. Ces problèmes résolus, les organisateurs de ce championnat tinrent leur premier conseil le 21 mai 1965 et annoncèrent officiellement sa lancée pour le 06 juin. Pour cette première édition, l’épreuve compta huit équipes qui s’affrontèrent en matchs aller-retour. Cinq de ces équipes venaient directement du championnat d’entreprises [15] ,auquel s’ajoutaient trois nouvelles équipes [16] ,le but final étant d’atteindre dans un futur proche un total de douze équipes.C’est donc le 6 juin 1965 que fut donné le coup d’envoi de la Ligue de Football du Japon, la JSL (Japan Soccer League) [17] . C’est l’équipe de Tôyô Kôgyô 東洋工業 [18] , l’équipe de Hiroshima, qui remporta la première édition, juste devant les équipes de Yahata Seitetsu 八幡製鉄 et de Furukawa Denkô 古河電工. A la surprise générale, les spectateurs étaient au rendez-vous dès la première journée dans les différents stades accueillant les rencontres. Le stade de Komazawa (Komazawa kyôgijô 駒沢競技場) où se déroulaient deux des quatre rencontres accueillit près de 4500 spectateurs. La moyenne de la fréquentation pour la première journée atteignit les 3000 spectateurs, un chiffre très modeste, si on le compare à la moyenne actuelle de la J-League (la ligue professionnelle) ou à celle des rencontres de base-ball de l’époque, mais remarquable pour des matchs de football, bien supérieur à toutes les prévisions. Les gradins étaient en fête et les joueurs, motivés par les chants de soutien de leurs supporters, gratifièrent ces derniers de matchs disputés et passionnants. Cet allant des japonais pour le football pouvait s’expliquer par le « creux de la vague » que connaissait le monde des sports japonais à l’époque [19] . En 1968, pour sa quatrième saison, la JSL put se targuer d’une moyenne de 7491 spectateurs par match, un chiffre qui ne baissa jamais de toute l’année.

Le sport en entreprise, même s’il s’était développé au début des années soixante, était resté parfaitement amateur. Durant les premières années de ce championnat national, les joueurs devaient jouer dans des conditions que les joueurs actuels ne peuvent imaginer. Ils menaient, du lundi au samedi, une vie inchangée : celle d’employés ordinaires, comprenant aussi les heures supplémentaires. Le dimanche, les joueurs des équipes de Tôkyô, lorsqu’ils devaient aller jouer à Hiroshima, rentraient en train de nuit et se rendaient à leur travail le lendemain matin, comme les autres salariés. De plus, les joueurs des entreprises qui se trouvaient dans le quartier de Marunouchi, comme Furukawa, Hitachi ou Mitsubishi, ne possédaient ni temps, ni endroit pour s’entraîner. Pour se maintenir en forme, ils se réunissaient de très bonne heure chaque matin et allaient courir autour du palais impérial. Cette situation s’améliora petit à petit, et on vit apparaître des équipes où les joueurs pouvaient s’arrêter de travailler vers trois heures de l’après-midi afin d’aller s’entraîner. Finalement, un environnement dans lequel les joueurs travaillaient le matin et s’entraînaient l’après-midi devint le modèle courant.

Grâce aux Jeux Olympiques de Tôkyô, les Japonais avaient pris l’habitude d’assister à des compétitions autres que celles de base-ball ou de sumô. Ce changement de mentalité était indispensable pour permettre au football de s’implanter au sein des entreprises japonaises qui commençaient à engager les meilleurs joueurs universitaires. De ce fait, les joueurs les plus talentueux purent enfin entrer dans le monde du travail tout en continuant de pratiquer leur passion. La naissance de la JSL leur avait permis de continuer leur carrière de footballeur et d’accumuler une expérience qui faisait défaut à leurs aînés lors des matchs internationaux. Les joueurs des générations antérieures avaient dû arrêter la pratique intensive du football très tôt, afin de se consacrer à leur travail. Les responsables du football constatèrent, peu de temps après le lancement de la ligue amateur, une nette progression du niveau de jeu et l’éclosion de joueurs prometteurs. Les Jeux Olympiques de Mexico de 1968 confirmèrent cette impression.

c) La nouvelle ère de la JSL et la suprématie du club de Tôyô Kôgyô.

La Ligue de Football du Japon (JSL), auquel participèrent huit équipes de l’archipel, démarra une année après les Jeux Olympiques de Tôkyô. Cette ligue devint, à la fin des années soixante, l’exemple à suivre pour les autres sports collectifs japonais comme le volley, le basket et le hockey, dont les ligues naquirent peu à peu. Le club qui domina le football japonais durant ces années fut le club de Hiroshima, Tôyô Kôgyô, devenu le Mazda Football Club et aujourd’hui le club de Sanfrecce Hiroshima. Crée en 1938, le club était resté en sommeil durant la guerre pour réapparaître en 1947. Au centre de cette nouvelle équipe, on retrouvait la star de l’université de Keiô, Obata Minoru 小畑実.

Si le football s’était principalement développé au Japon par l’intermédiaire de l’Ecole Normale Supérieure de Tôkyô, il faut également noter le rôle important de celle de Hiroshima [20] , (Hiroshima kôtô shihan 広島高等師範) qui, créée en 1902, eut une grande influence régionale.

Durant la première guerre mondiale, l’île de Ninoshima 似島 fut transformée en un camp de prisonniers. Les prisonniers allemands multiplièrent les rencontres de football avec les équipes étudiantes de la région, lesquelles purent sensiblement améliorer leur niveau. De ce fait, les équipes lycéennes et collégiennes de la région réussirent à briller dans les compétitions nationales, et le football devint derrière le base-ball, le sport le plus populaire de la région. De nombreuses équipes étaient nées dans cette région de football et faisaient partie des meilleures de l’archipel. Ce fut le cas de l’équipe de Tôyô Kôgyô, qui après avoir dominé le football régional, s’apprêtait à conquérir le titre national lors du lancement de la JSL. Jusqu’alors, l’équipe de Hiroshima, qui n’avait jamais eu d’adversaires de valeur dans sa région, souffrait d’un déficit de matchs de haut niveau qui se concrétisa par de nombreuses défaites face aux équipes de Tôkyô. Mais grâce à sa jeune et talentueuse ligne d’attaque, ses meilleures conditions d’entraînement durant toute l’année, et l’audacieuse tactique [21] mise en place par son entraîneur, Shimomura Yukio下村幸男, elle remporta la victoire finale. Pour la participation à ce championnat, seul trois nouveaux joueurs étaient venus renforcer l’effectif.

A la fin du championnat, l’équipe de Hiroshima fut sacrée championne sans avoir concédé une seule défaite. La même année, elle remporta également la Coupe de l’Empereur. Pleine de confiance, elle remportera les trois éditions suivantes de ce championnat. Durant ces années, sa suprématie ne souffrit d’aucun doute, lors de son deuxième titre par exemple, elle ne concéda qu’une seule défaite et inscrivit 43 buts pour seulement 6 encaissés.

Face à cette redoutable équipe de Tôyô Kôgyô, d’autres équipes émergèrent du lot : celle de Furukawa Denkô et sa défense renforcée, celles de Mitsubishi et de Yanmar et leurs jeunes vedettes respectives : Sugiyama Ryûichi et Kamamoto Kunishige [22].Lors de son quatrième succès, l’équipe de Hiroshima remporta 10 victoires, concéda un nul et subit trois défaites. Elle ne marqua que 31 buts et en encaissa 11, tendant à prouver l’amélioration du niveau des équipes adverses depuis le lancement de la JSL. Lorsqu’en 1969, Kuwata Takayuki 桑田隆幸, la star de l’équipe quitta la société pour rejoindre l’entreprise familiale, ce fut la fin de l’hégémonie de l’équipe de Hiroshima sur le football national. Mais cette équipe avait exercé une grande influence sur les autres équipes du championnat de part ses qualités tactiques et techniques. Elle avait poussé toutes ces équipes à développer leur niveau de jeu, pour être enfin capable de la battre. Parmi toutes ces équipes, c’est celle de Mitsubishi, arrivée à maturité, qui prit la relève en remportant l’édition de 1969. Dans ses rangs, elle comptait quatre membres de l’équipe nationale des Jeux de Mexico [23] , ainsi que des joueurs comme Ochiai Hiro 落合弘 et Ôkubo Makoto 大久保嘉, tous deux revenus de leurs séjours d’études à l’étranger, où ils avaient pu s’améliorer au contact du football étranger. Son entraîneur avait, lui aussi, effectué des stages en Allemagne de l’Ouest, auprès des meilleurs entraîneurs du pays, afin de peaufiner ses connaissances tactiques et d’étudier le football rapide et moderne pratiqué par les équipes de la Bundesliga. L’équipe de Hiroshima parvint quand même, une nouvelle fois, à remporter le titre en 1970, mais avec le départ de nombreux cadres de l’effectif, elle ne put retrouver une nouvelle génération de joueurs aussi forte. De nombreux jeunes espoirs régionaux était partis vers la capitale pour concilier emploi et football. Peu après, l’équipe, qui changea de nom pour devenir le Mazda Football Club ne parvint plus jamais à revenir à un niveau suffisant pour remporter à nouveau le championnat. Les grandes entreprises investissaient de plus en plus d’argent dans leurs clubs, et les résultats furent le reflet des sommes investies par celles-ci. Malgré un état d’esprit toujours intact, le club de Hiroshima fut incapable de retrouver son lustre d’antan. Devenu aujourd’hui le club professionnel de Sanfrecce Hiroshima, son entraîneur actuel Imanishi Kazuo 今西和男 essaye de lui insuffler les vertus présentes lorsqu’il évoluait en défense de l’équipe quadruple vainqueur de la JSL.



 [1] Cette opposition entre la sélection du Kantô et celle du Kansai naquit en 1932. Elle devint rapidement la plus populaire des rencontres de football d’avant guerre. Le football s’étant répandu au Japon dans le milieu scolaire durant la fin de l’ère Meiji et l’ère Taishô et même si au début de l’ère Shôwa, il commenca à se diffuser dans plusieurs régions (toujours au niveau scolaire) du Japon, les principaux acteurs de ce jeu restent les étudiants et les OB des universités du Kantô et du Kansai. Afin d‘améliorer encore ce niveau, il fut décidé d’organiser une rencontre annuelle entre la meilleure équipe de la ligue du Kantô et celle du Kansai, afin de déterminer la meilleure équipe universitaire. Cette rencontre était considérée comme la vitrine du meilleur football pratiqué à l’époque au Japon.

 [1] Takabashi Ryûtarô fut président de la fédération de 1947 à 1955.

 [1] Le JOC est le Comité Olympique Japonais.

 [1] L’AFC fut fondée le 08 mai 1954 à Manille. Le but de cette confédération étant de promouvoir et d’administrer le football en Asie. Quelques semaines plus tard, elle fut reconnue officiellement par le conseil de la FIFA, en tant que représentante de cette dernière en Asie. Le travail des douze pays fondateurs fut très vite remarqué et suscita l’adhésion de nombreux autres pays du continent. En 1954, la JFA fut affiliée à la Confédération Asiatique de Football (AFC). Aujourd’hui l’AFC comprend 45 pays, du Liban à l’ouest jusqu’à Guam à l’est, de la Corée au nord jusqu’en Indonésie au sud. L’AFC joue le rôle d’intermédiaire et d’arbitre pour plus de la moitié des footballeurs du monde entier. Au jour le jour, elle s’occupe des relations des différents pays membres entre eux et avec les organisations internationales comme la FIFA ou une autre confédération continentale comme l’UEFA. L’AFC est également chargée de l’application des règles de la FIFA et du respect de celles-ci par ses membres.Le développement du football en Asie a connu un tournant avec la création de l’AFC, car celle-ci est à l’origine de nombreux tournois internationaux, comme la coupe d’Asie. L’AFC a permis à de nombreuses nations du continent asiatique d’établir des championnats professionnels. Eu égard à l’ensemble des efforts réalisés par l’AFC, pour le développement du football asiatique, la FIFA a confié l’organisation de la prochaine Coupe du Monde à deux pays membres de la confédération, le Japon et la Corée.

 [1] Le Japon effectue quatre matchs de préparation entre février et mars 1951, face aux sélections du Kansai et universitaire, puis face à l’équipe militaire indienne et un club gouvernemental indien.

 [1] Elle change de nom en 1994 pour devenir la Ligue Coréenne de Football. Elle comprend au total 10 équipes, dont des joueurs étrangers depuis 1996.

 [1] La récente défaite du Japon à Séoul le 26 avril 2000, largement commentée dans la presse, a failli coûter la place au sélectionneur français Philippe Troussier, malgré les bons résultats qu’il avait obtenus jusqu’ici.

 [1] Dettmar Cramer est né le 04 avril 1925 en Allemagne de l’Ouest. Après guerre, il devientjoueur au sein du club du Borussia Dortmund en 1946. Après une courte carrière de joueur stoppée par une grave blessure, il devient entraineur-adjoint dès 1949. En 1951, il devient 西ドイツ西部地域協会の主任コ-. Après son séjour au Japon, il devient  instructeur (専任コーチ) au sein de la FIFA (国際サッカー連盟)dès 1967 et parcourera près de 70 pays durant toute sa carrière. urant les Jeux Olympiques de Mexico en 1968, il occupa la fonction de conseiller auprès de l’équipe nippone. En 1969, il fut instructeur à la 第1回FIFAコーチングスクールà Tôkyô. Il devient ensuite entraîneur du club allemand du Hertha Berlin en 1974, puis de la prestigieuse équipe du Bayern de Munich entre 1975 et 1977, avec laquelle il remportera la coupe d’Europe des clubs champions en 1975 et 1976 et la Coupe Intercontinentale. C’est durant cette période qu’il recevra le surnom de Napoléon (du fait de sa patite taille). Il sera ensuite entraineur de l’Eintracht Francfort アイトラハト・フランクフルト(1977-1978) et du Bayer Leverkusen (1982-1985). Il fut entraineur de plusieurs sélections nationales dont l’équipe des Etats-Unis (1974-1975), l’Arabie Saoudite (1981). Il participa à quatre éditions de la Coupe du Monde et à deux olympiades en tant qu’entraîneur adjoint de l’équipe nationale allemande. Il sera à l’origine de la création en 1970 du département chargé de la formation des entraîneurs au sein de la fédération américaine de football. Il fut conseiller lors de l’établissement de la J-League en 1993. Cramer parcourt encore aujourd’hui le monde entier (plus de 90 pays jusqu'à aujourd’hui) pour donner différents séminaires, tant à l’attention des jeunes joueurs qu’à celle des entraîneurs. Cramer est reconnu dans son pays comme un excellent pédagogue et les souvenirs qu’il a laissés aux joueurs de l’époque, devenus pour certains de grands entraîneurs japonais, sont là pour en témoigner. En septembre 1971, il recu de la part du gouvernement japonais le 勲三等瑞宝章pour mérites rendus. De son aventure au Japon lui est resté le surnom de « Mister Soccer », témoignant de la considération dont il bénéficie encore aujourd’hui. Conseiller technique de la FIFA, il travaille actuellement comme instructeur des entraineurs à la fédération chinoise.

 [1] Voir l’annexe pour la biographie de Kamamoto Kunishige (annexe n°4 p.40)

 [1] Cette tournée se solda par une victoire de prestige face à la célèbre équipe suisse des Grasshoppers de Zurich. La presse helvétique ira même jusqu’à dire : « Il n’y a aucune équipe suisse qui serait susceptible de battre le Japon et son football moderne », de quoi mettre la sélection en confiance avant le tournoi olympique.

 [1] L’Italie fut exclue pour avoir utilisé des joueurs professionnels lors des matchs de qualification. La Pologne refusa de prendre sa place. La Corée du Nord, quant à elle, renonça à participer à l’épreuve afin de participer à une autre compétition, le tournoi des nations communistes (Shinkôkoku kyûgijô 新興国競技場).

 [1] Sugiyama Ryûichi 杉山隆一 :Né dans la ville de Shimizu (préfecture de Shizuoka) en 1942, il fait ses études au lycée Shimizu . Il est sélectionné trois années de suite dans l’équipe nationale des moins de 20 ans espoir. En 1966, diplôme de l’université Meiji, il intègre la compagnie Mitsubishi. En 1968, il participe aux Jeux Olympiques de Mexico, au coté de Kamamoto, et remporte la médaille de bronze. Il devient entraîneur de l’équipe Yamaha Motors (Yamaha Hatsudôki ヤマハ発動機), future équipe de Jubilo Iwata, dont il est aujourd’hui le superviseur. (http://www.sankei.co.jp/databox/Wcup/html/9806/0614_08.html)

 [1] Sa splendide prestation (2 buts) aux jeux de Tôkyô, et en particulier face à l’équipe d’Argentine, lui valut le surnom de « Pied qui vaut 200 000 dollars », suite à une proposition d’un club professionnel sud-américain désireux de s’attacher ses services.